Puissance électrique pour un champion du monde

Le pilote vaudois Sébastien Buemi est devenu champion du monde de Formule E à Londres début juillet à la suite d’une dernière course mouvementée. Après avoir été heurté dès le départ par son concurrent direct pour le titre de champion du monde, le pilote suisse est allé chercher sa deuxième voiture pour reprendre la piste. Il a ainsi réussi le tour le plus rapide du grand prix pour engranger deux points supplémentaires pour le championnat. Deux points qui lui ont permis de dépasser son adversaire direct pour un point au classement final des pilotes et ainsi remporter le titre de champion du monde de Formule E (voiture électrique). Au volant de sa voiture de course électrique comme dans le privé, le pilote de 27 ans s’intéresse de près à la mobilité électrique. Voici une interview réalisée mi-juillet. 

Sébastien Buemi, votre dernière course et la fin du championnat ont été épiques?

Malheureusement j’aurais préféré que cela se passe autrement, mais cela s’est déroulé comme ça. Ce qui compte c’est qu’on ait gagné.

Vous pilotez en Formule E depuis 2 ans maintenant. Après avoir roulé en Formule 1 et en voiture d’endurance, quel est votre avis sur ces voitures électriques?

Je le vis d’une manière très similaire à une voiture thermique. Il n’y a pas de grande différence, même si les gens attendent qu’on leur explique de grands changements. La seule différence c’est que cela ne fait pas de bruit. La voiture est un peu plus lourde, elle a plus de poids sur l’arrière, mais ce sont des détails techniques qui font qu’elle est un peu plus difficile à conduire en général. Il ne faut pas oublier qu’on en est seulement à la deuxième saison de ce championnat du monde de voitures électriques. Mais c’est sûr qu’il y a une énorme amélioration en cours.

Est-ce que le plaisir est le même au volant d’une Formule E que d’une Formule 1?

C’est différent, il est difficile de comparer pour être honnête, le plaisir dépend aussi du type de circuit sur lequel vous roulez, des adversaires, de l’environnement, plus que de la voiture en elle-même. C’est clair qu’en termes de pilotage, ce n’est pas facile. C’est peut-être même plus difficile de rouler en Formule E qu’en Formule 1. Mais le niveau est élevé dans les deux catégories.

Vous arrivez de la Formule 1 ou vous vous situiez en seconde partie de classement. Vous êtes maintenant souvent parmi les premiers. Est-ce que cela vient du feeling avec les voitures électriques ?

Non, en Formule 1 pour être compétitif, il faut une bonne voiture. Il est difficile d’être aux avant-postes quand vous n’avez pas une voiture compétitive. Ce n’est même pas difficile, c’est impossible! Là, j’ai la chance d’être dans une écurie qui a une voiture très compétitive, ce qui me permet d’être aux avant-postes, ce qui n’était pas le cas en Formule 1. Il faut aussi un peu de chance malgré tout.

En gagnant 6 des 21 courses de l’histoire de la compétition vous semblez avoir bien intégré la catégorie?

C’est aussi en rapport avec l’écurie avec laquelle vous roulez. Moi, j’ai un lien excellent avec mon écurie Renault E-DAMS, alors j’ai de la chance. Mais si vous roulez avec une mauvaise écurie, vous ne pouvez pas gagner. Les résultats dépendent beaucoup de la voiture.

Vous retrouvez de nombreux anciens pilotes de Formule 1 en Formule E?

Oui, exactement. Il est clair qu’il y a de nombreux pilotes qui ne sont pas en F1 mais qui aurait pu l’être qui se retrouvent là, car c’est un championnat professionnel avec de plus en plus de constructeurs impliqués. Par conséquent cela devient du très haut niveau et il faut des bons pilotes pour que la voiture soit compétitive.

Lorsque l’on vous a proposé il y a 2 ans de piloter en Formule E, quelle a été votre réaction. Vous avez vu là un nouveau défi ou vous étiez sceptique?

J’étais un peu sceptique. Mais j’avais envie de faire partie de cette aventure, envie d’être là depuis le début, envie de découvrir, donc je me suis dit pourquoi pas. Mais il est sûr qu’au début, je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre.

Après l’accident au premier tour du dernier grand prix, vous courrez chercher votre deuxième voiture pour aller chercher les points du meilleur tour en course, une preuve de confiance envers les voitures électriques?

Oui bien sûr. Quand on roule en tant que pilote, la voiture est électrique, mais quand on est dans la course, on ne voit plus aucune différence. On a la même confiance que si c’était une voiture avec un moteur thermique. On est dans la course et on fait tout ce qui est possible pour être le plus compétitif et gagner.

Vous qui participez au Championnat du monde d’endurance avec une voiture hybride de Toyota, vous pensez que ces moteurs sont une voie à prendre pour le monde de l’automobile?

Les voitures hybrides c’est vraiment gratuit, c’est de la récupération d’une énergie qui est de toute manière perdue. La récupérer c’est quelque chose de top. Que cela soit une voiture électrique ou hybride c’est presque le même système, quand on freine avec les roues arrière on récupère de l’énergie. Avec la voiture hybride, c’est une transition vers la voiture électrique. Avoir une voiture totalement électrique pour l’endurance ce n’est pas possible. En terme d’autonomie ce n’est pas encore ce que cela devrait être, au niveau du temps de charge c’est encore trop long. L’hybride est une manière de récupérer de l’énergie pour diminuer la consommation d’essence et avoir plus de puissance. Donc c’est une sorte de transition vers la voiture toute électrique.

Les voitures hybrides ou électriques, c’est un sujet qui vous intéresse aussi en dehors des courses. Vous vous intéressez au travail des ingénieurs à ce niveau-là?

Oui, car nous sommes en tant que pilotes très impliqués dans le développement. On donne des directions, des idées de travail. En tant que pilote on veut optimiser le système le plus possible, alors on est très impliqué avec les ingénieurs sur le développement. Comme pilote cela m’intéresse.

Vous n’en restez alors pas à l’aérodynamisme, à la tenue de route. Vous parlez aussi facilement du moteur, des batteries?

Si vous voulez, en voiture électriques, les courses sont courtes. Mais elles sont longues par rapport à l’autonomie de la batterie. Vous ne pouvez pas faire une course en étant à pleine vitesse du début à la fin. Vous êtes obligé d’économiser de l’énergie et d’en récupérer le plus possible durant les freinages. Par conséquent, la voiture n’est pas facile à conduire, car plus vous essayez de récupérer de l’énergie dans les freinages, plus vous rendez la voiture instable car ce ne sont pas les freins conventionnels qui vont freiner mais le moteur électrique. Et ce n’est pas facile de régler cela précisément sans perdre de vitesse. Le but est d’être le plus efficace possible, d’utiliser le moins d’énergie possible et d’être le plus rapide possible. Après c’est à chacun de trouver la meilleure solution et c’est là que en tant que pilote, on aide un maximum.

Dans votre vie privée, vous utilisez aussi une voiture électrique?

Je conduis un modèle hybride de Lexus car je suis pilote d’endurance pour Toyota. Avec Renault, j’ai un modèle diesel.

Si vous deviez avoir une voiture électrique, vous attendriez quoi au niveau du réseau de recharge?

Il est sûr que le réseau dans la région d’Aigle où j’habite n’est pas très évolué. Si j’avais une voiture électrique, je l’utiliserais essentiellement pour des petites distances et je la rechargerais chez moi. Avec un réseau plus dense, cela changerait certainement.

Vous qui êtes à la pointe de la technique avec votre Formule E et qui roulez avec une voiture hybride, comment voyez-vous l’avenir de la mobilité électrique?

Il faut bien se rendre compte que l’évolution technique est énorme. Il est clair que les moteurs thermiques évoluent encore, mais ce n’est pas au même rythme que les batteries. Il y a de plus en plus de constructeurs en Formule E, ce qui fait qu’il y a plus d’argent investi dans le domaine du développement. Plus il y a d’argent, plus la technique évolue vite. Moi je m’attends à voir de plus en plus de véhicules électriques. Je pense que l’hydrogène sera peut-être la finalité une fois que tout sera sous contrôle. Mais je pense vraiment que d’ici 10 ans, dans les centres villes, on trouvera un grand nombre de voitures électriques, car pour moi cela y a une place idéale.

Pensez-vous que l’intérêt pour les voitures électriques augmentant, l’intérêt pour votre championnat de Formule E pourrait augmenter aussi?

Il augmente. Cela fait maintenant 2 ans que je fais partie de ce championnat, les audiences télévisuelles ont plus que triplé depuis le début. Il est clair que les ventes de voitures électriques augmentent en Europe de plus de 30% par année. Tout augmente très rapidement, il est évident que nous ne sommes pas encore au niveau de la Formule 1 pour ce qui est de la présence médiatique. Pour l’instant, les ventes de voitures électriques sont dérisoires par rapport aux ventes de voitures thermiques. Mais cela avance et cela avance plutôt vite je trouve, donc c’est très bien.

Voyez-vous votre avenir en Formule E ou en Endurance? 

Pour l’instant, j’ai la chance de pouvoir combiner les deux. Je me vois bien continuer ainsi. Après, il faudra voir les possibilités, les opportunités, comment cela évolue, dans quel sens. C’est un peu tôt pour le dire vraiment.

Mais le championnat de formule E reste une de vos priorités au moins pour l’année prochaine en tant que champion du monde?

Oui, c’est clair. C’est un championnat qui intéresse toujours plus de gens, il y a toujours plus de retombées médiatiques. C’est de mieux en mieux, le championnat devient viable et par conséquent il y a un grand potentiel. Après je ne peux pas prédire l’avenir.

Est-ce que vous pensez contribuer avec vos performances en Formule E à l’image de la voiture électrique en Suisse?

Oui je pense car tous les articles et reportages qui abordent la Formule E font penser à la voiture électrique. Cela y contribue, c’est un tout.

Profil
Sébastien Buemi est un pilote vaudois de 27 ans. Il a disputé 55 Grand Prix de Formule 1 avant de poursuivre sa carrière dans le championnat du monde de course d’endurance et en Formule E. Il a remporté le championnat du monde d’endurance en 2014 au volant d’une Toyota Hybrid. Le Vaudois a participé aux deux premières saisons de Formule E, ou il a terminé deuxième au championnat du monde en 14-15 et remporté le championnat en 15-16. Au total, il a remporté 6 Grand Prix en 21 courses disputées dans la catégorie.

Photos: www.fiaformulae.com

Interview réalisé par Fabien Lüthi, communication OFEN